Nos racines sont devant nous
Nos racines sont devant nous
Depuis qu’il est au gouvernement, Nicolas Sarkozy ne cesse de dire haut et fort qu’il est là pour combattre les idées de Jean-Marie Le Pen et pour réduire l’influence du Front National. Or, pour cela, il n’a pas craint d’adopter une stratégie « décomplexée » qui consiste à récupérer une partie de la thématique du FN.
Quelques jours à peine après avoir affirmé sa volonté de changement (et pour ce faire,il est allé jusqu’à se réclamer des figures emblématiques de la gauche !), le voilà depuis une semaine en train d’utiliser la langue et les idées du Front National ! Il est passé ainsi de l’idée de se battre pour permettre à Le Pen de se présenter aux élections, à la proposition de créer « un ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale » s’il était élu, et ceci dès le mois de juillet.
Jouant l’étonnement face au tollé suscité par cette sortie, il assure « qu’il est des valeurs avec lesquelles nous ne transigerons jamais : la laïcité, l’égalité homme-femme, la République et la démocratie. »
Et pourtant, Nicolas Sarkozy est bien mal placé pour donner des leçons quant au respect des valeurs qu’il cite. Jugeons-en par ses actes :
La laïcité tout d’abord : comment ose-t-il s’en réclamer, alors qu’il n’a eu de cesse d’œuvrer pour le toilettage de la loi 1905 de séparation de l’Eglise et de l’Etat ? N’est-il pas parti en Egypte chercher la caution des imams d’Al-Azhar pour la loi sur les signes religieux à l’école (loi pour laquelle il n’était pas d’accord) ? N’a-t-il pas réussi à faire rentrer des islamistes au sein du CFCM ? Revenus au premier plan, ceux-ci ont par la suite attaqué la liberté de la presse pour une histoire de dessins puis, par la voix d’Eric Raoult, un proche de Sarkozy, proposé une loi pour réintroduire le délit de blasphème… Qu’on juge après cela du souci qu’a le candidat de l’UMP quant à la laïcité…
L’égalité homme-femme : parlons-en ! Nicolas Sarkozy se targue de modernité, mais préfère payer avec son mouvement politique les amendes que la République prévoit pour ceux qui ne respectent pas la parité homme-femme au sein d’un parti politique. C’est déjà significatif. Quant à l’égalité des citoyens à l’intérieur de la société, prenons-le au mot : s’il est si avide de modernité et d’égalité entre les citoyens, que ne va-t-il au bout de ses exigences en proposant par exemple le droit au mariage pour les couples homosexuels ? Mais de ça, il n’est évidemment pas question : la modernité, il ne la pratique que dans les mots ; pour ce qui est des actes, c’est le conservatisme, la tradition et l’archaïsme qui prévalent.
Enfin, quand on voit de quelle manière il attaque les magistrats et la justice en général, dans le même temps qu’il cherche à monter les victimes contre les agents de cette justice, il y a de quoi se faire du souci pour l’avenir de la démocratie, et pour la séparation des pouvoirs, qui en est un des fondamentaux…
Toujours à propos de la séparation des pouvoirs, pilier de la démocratie, que dire de liens qu’entretient Nicolas Sarkozy avec certains détenteurs de titres de presse ? Ces liens font peser un danger bien réel sur l’indépendance de nos médias : Sarkozy a déjà montré qu’il pouvait en user et en abuser. Cela va de l’intervention dans les choix éditoriaux de certains médias, aux propositions de personnes recrutées, en passant par les menaces à peines voilées contre les journaux qui ne sont pas au pas (après Génestar de Paris-match, c’est Libération qui est dans le collimateur ) .
Une fois ce tableau dressé, il est intéressant de savoir ce qui a pu motiver cette association de termes « immigration » et « identité nationale ».
Après avoir cultivé une vision clanique de la société opposant les uns contre les autres (un communautarisme qui entre d’ailleurs en complète contradiction avec les fondements de la République), notre homme poursuit sa politique commencée avec les deux lois sur l’immigration votées sous son égide, et s’attaque aux plus démunis : les populations issues de l’immigration. En incluant, bien sûr, leurs enfants. C’est oublier au passage le fait que la majorité de ces derniers sont des Français, qui n’ont pour pays que La France…
Cette énième sortie sur l'immigration cache en fait le vrai problème qu’est la situation de cette partie de la population issue de l'immigration. Pour ne pas aborder frontalement les problèmes qui touchent les jeunes des quartiers défavorisés (et au-delà, tous les habitants de ces quartiers), Sarkozy essaye de renvoyer ces jeunes à leurs origines ou aux origines de leurs parents. Cela revient, de fait, à les renvoyer à leur filiation. Il fait en sorte que cette dernière leur colle à la peau, pour affirmer qu'ils ne peuvent "s'intégrer" dans la société. Mais à cette filiation, il oppose une autre filiation qui, elle, est naturellement à sa place, et qui représente la « vraie » identité française. D'où, la phrase (et ses variantes) reprise par Sarkozy :« ceux qui méprisent la France, ceux qui la haïssent ne sont pas obligés de rester ». Dans son esprit, dans l’esprit d’individus comme De Villiers et Le Pen, ce ne sont pas seulement les étrangers qui sont visés, mais aussi les enfants d'immigrés, lesquels sont, de fait, considérés comme étrangers.
Le noeud du problème se trouve donc bien ici : on ne considère jamais ces gens comme des individus et des singularités, mais comme des groupes bien identifiés. D'où "l'objet de racisme", comme le faisait remarquer Jacques Rancière : l'objet de racisme, c'est « le témoin, le 'quasi-autre', celui qui n'est pas assez autre pour valoir comme autre figure du même ; celui qu'on ne peut pas renvoyer 'chez lui' parce qu'il est ici chez lui ... De là l'invention des 'seuils' au-delà desquels on ne peut plus accueillir la misère du monde ».
La nouveauté, c'est qu'avec Sarkozy et sa dernière sortie, ce n'est plus seulement les seuils mais la partie écrémée de ces seuils qui est visée.
Pour finir, il est urgent pour la gauche (dont une partie n’est exempte de reproches) de reprendre en main cette question afin de remettre en cause l'antagonisme existant entre citoyenneté et nationalité, ceci afin de parvenir à casser cette logique d'identité, de filiation, de lignages et de liens de sang qu'on cherche à nous faire adopter.
Opposons à cela la pensée d'Elias Sanbar qui affirme que: "confondue en réalité avec la définition des origines, l'identité relève en réalité du devenir, que l'inquiétude identitaire n'advient que lorsque, individus ou groupes, nous nous trouvons confrontés à ce qui nous attend.
Loin d'être originelles, nos racines sont devant nous".
Farouk Mansouri